Dr. Boubou Cissé, ministre des Mines : «L’or brille au Mali et nous ferons en sorte qu’il brille davantage pour les Maliens»
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Le ministre des Mines, Dr. Boubou Cissé, vient d’effectuer des missions en Afrique du Sud et au Canada à la conquête de nouveaux investisseurs. Revenu au bercail, nous nous sommes entretenus avec lui sur le secteur minier au Mali, les nouveaux investisseurs, la prochaine fermeture des mines de Morila et de Yatela, la question des orpailleurs, la politique minière du Mali avec en toile de fond la création de 16 mines. Sans oublier la nouvelle ère minière -une volonté du président de la République- qu’il entend développer.

Le Reporter : Vous revenez de missions à l’extérieur. Ont-elles été bénéfiques pour le Mali ?

Dr. Boubou Cissé : Je pense que ces missions ont été très bénéfiques. Evidemment, on ne le sentira que dans quelques mois, dans quelques années parce qu’on est parti présenter le Mali, son secteur minier et ses opportunités d’affaires, à un certain nombre d’investisseurs. Il leur faut un peu de temps pour pouvoir venir dans notre pays. L’objectif de notre mission, c’était d’attirer des investisseurs étrangers dans le secteur minier au Mali. Les échanges qu’on a eus sur place avec eux me font penser que la mission a été bien accomplie. On a suscité beaucoup d’intérêts chez ces nouveaux investisseurs. Je pense qu’ils s’apprêtent à venir au Mali. Ceux qui sont déjà présents dans notre pays ont aussi été ravis de voir ce qui va être le Mali d’après-crise.

Ce sont des Sud-africains seulement ou il y a d’autres pays ?

Il y a plusieurs nationalités : des Canadiens et des Sud-africains et des Australiens. Nous avons l’ambition de diversifier notre secteur minier. Diversifier non pas seulement en termes d’exploitations, mais aussi en termes d’investisseurs. Nous sommes en train de nous intéresser à de nouveaux investisseurs qui sont de pays émergents d’Asie ou d’autres pays comme la Chine. Ces derniers aussi ont exprimé un intérêt très fort pour le Mali. Ils étaient tous présents à Itaba et à Toronto. Je pense que dans les mois et les années à venir, le Mali va diversifier même ses clients en termes d’investissements dans le secteur minier.

Est-ce qu’avec la crise, vous avez eu la chance de convaincre ces investisseurs ?

C’est vrai que quand on voit comment le premier gouvernement a été mis en place après l’arrivée du président Ibrahim Boubacar Keïta au pouvoir, le contexte n’était pas le plus attrayant pour le Mali. On sortait d’une crise politico-sécuritaire avec à l’appui un coup d’Etat. Bref, il y avait des facteurs de risque qui n’encourageaient pas l’investissement. Avec IBK et la mise en place du gouvernement et d’autres institutions comme le Parlement, les signaux sont devenus forts et positifs. Toutes choses que nos partenaires et les investisseurs ont accueillies avec beaucoup d’enthousiasme, et ça s’est traduit par un intérêt exprimé pour le Mali. La situation n’était pas facile, mais je pense qu’on est en train d’en sortir progressivement.

Il y a actuellement la fermeture de certaines mines. Comment cela se passe ?

C’est précisément à cause de la fermeture de certaines mines que nous sommes obligés d’aller vers de nouveaux investisseurs. Les minerais sont des ressources qui ne sont pas renouvelables. Donc, quand on commence à les exploiter, à un moment donné, l’exploitation s’arrête parce qu’ils s’épuisent. C’est pourquoi nous sommes très agressifs sur les questions liées à la promotion de ce secteur minier. Maintenant, c’est vrai que pour la première fois de son histoire, le Mali va connaître la fermeture d’un certain nombre de mines. Morila est un exemple dans la région de Sikasso, mais il y a aussi Yatela dans la région de Kayes. Mais il faut faire en sorte que la fermeture de ces mines se fasse dans les règles de l’art, en respect des procédures et des normes environnementales requises, pour qu’une fois une mine fermée, une autre activité économique puisse prendre le relais. C’est ce qu’on est en train de préparer à Morila à travers des projets d’agro-business comme la pisciculture, l’aviculture qui seront des activités économiques qui vont pouvoir aider les communautés locales à gagner des revenus.

Est-ce que la dégradation du sol, une des conséquences de l’exploitation minière, permettra de faire l’agriculture et l’élevage dans ces zones ?

Morila, il ne faut pas oublier qu’on est dans une zone quasiment de l’Office du Niger. Il y a beaucoup de terres, d’eaux et l’agriculture est y pratiquée. Maintenant, premièrement, l’extraction minière se fait sur un périmètre qui est limité, qui n’empêche pas de faire l’agriculture. Deuxièmement, la fermeture de la mine entraîne la réhabilitation des sites. Cela veut dire que la société a l’obligation de remettre le site en l’état qu’il l’a trouvé. Normalement, cela devrait permettre de faire en sorte que le sol puisse être propice à la culture du riz, du maïs ou tout autre produit agricole. Il n’y a pas d’inquiétudes réelles à avoir sur ce plan. Il nous faut donc être très vigilant en ce qui concerne cette réhabilitation qui est une obligation pour la société qui exploite la mine. Quand vous partez à Morila aujourd’hui, il y a des sites où l’extraction avait eu lieu. Mais vous n’imaginerez pas qu’il en avait eu parce qu’il y a un lac artificiel qui est là. Cela permet de travailler la terre.

L’autre défi, c’est la création de 16 mines avant la fin du mandat du président IBK. Comment cela va se faire ?

On a 9 mines aujourd’hui, moins les deux qui vont fermer. Donc, il restera 7 mines. Nous avons des projets relativement bien avancés qui devraient déboucher sur l’ouverture d’autres mines qui seront de taille moyenne et puis dans deux ou trois ans, deux autres qui seront de taille mondiale et seront les importantes de la sous-région. Donc, d’ici 2019, il n’est pas exclu qu’on puisse avoir au moins 13 mines, dans le scénario le plus pessimiste ; et à peu près 16 mines, dans le scénario le plus optimiste. Evidemment, il y a des facteurs qu’il faut prendre en compte. Je dirai que le Mali est en mesure d’aller jusqu’à 15 à 16 mines d’ici la fin de 2019. Tout en espérant que le prix sera à notre avantage avec un certain nombre de projets qui sont importants, tels que les projets d’électricité, de transport...

Le Malien moyen ne voit pas l’or. Est-ce qu’il brille et quelle est sa contribution dans l’économie malienne ?

Très bonne question ! La contribution du secteur minier dans notre économie est importante : c’est 70% de nos recettes d’exportation et 20 à 25% de nos recettes fiscales. C’est en moyenne 200 milliards de Fcfa qui vont dans les caisses de l’Etat. 200 milliards de Fcfa sur un budget global d’environ 1800 à 2000 milliards de Fcfa, ce n’est pas mal, c’est beaucoup ! C’est cet argent qui sert à payer les salaires de nos fonctionnaires et à prendre en charge certaines dépenses de l’Etat. On ne peut donc pas dire que la contribution est négligeable. Au contraire, elle est importante. Maintenant, cette contribution malheureusement ne se voit qu’au niveau macro-économique. Il s’agit donc de faire en sorte qu’elle puisse descendre au niveau micro-économique et que les conditions de vie des gens qui sont dans les zones minières puissent changer. Qu’ils puissent quitter la pauvreté dans laquelle ils vivent pour aller vers une amélioration de leurs conditions de vie. C’est sur ça que le président de la République veut qu’on insiste et c’est sur ça qu’on est en train de travailler. Donc, je dirai que l’or brille au Mali et nous ferons en sorte qu’il brille davantage pour les Maliens.

Avec les sociétés minières, vous n’avez pas assez de problèmes ; mais quelle est la politique de l’Etat pour l’orpaillage ?

L’orpaillage est une activité séculaire ici, au Mali. Vous connaissez l’histoire de notre roi Kankou Moussa qui, en partant à la Mecque, avait emporté 7 à 8 tonnes d’or qu’il a distribuées sur son chemin jusqu’à avoir un impact sur le prix de l’or. Cette quantité d’or a été trouvée à travers l’orpaillage. Donc, depuis la nuit des temps, nous pratiquons l’orpaillage dans notre pays. C’est ancré dans notre pays et dans notre tradition ; ce n’est pas une activité que l’on peut ignorer. Mais c’est une activité qui est complexe et aujourd’hui, en tout cas depuis 3 à 5 ans, elle est complètement sortie de son contexte. Le prix de l’or a beaucoup augmenté, il y a 5 ans. Il y a 2 ans pratiquement, de 600 dollars, il est passé à 1800 dollars l’once. Donc, ça a suscité beaucoup d’intérêts et a eu un impact sur le nombre de personnes qui se sont intéressées à l’activité minière artisanale. Le nombre d’orpailleurs a augmenté. C’est pourquoi je vous dis que c’est une activité qui est sortie de son contexte. Certes, elle est importante puisqu’elle est économique au même titre que l’agriculture et l’élevage, mais ce secteur n’est pas bien organisé. Aujourd’hui, c’est une activité dont la pratique a des conséquences néfastes sur notre environnement, sur la santé des populations, sur la scolarisation des enfants. Il faut alors faire en sorte qu’elle puisse être considérée comme une activité économique susceptible d’aider les populations à gagner plus de revenus pour sortir de la pauvreté et renflouer les caisses de l’Etat, parce qu’aujourd’hui, l’orpaillage échappe à la fiscalité. Il y a officiellement 4 tonnes d’or qui sont produites à travers l’orpaillage. On pense que ça vaut au moins le double, sinon le triple. C’est de l’argent qui échappe à notre fiscalité. Donc, notre première tâche, c’est d’organiser ce secteur, de mieux l’encadrer, d’organiser les orpailleurs en des entités qui ont des statuts juridiques, en des coopératives ou en des GIE. En ayant des entités juridiques qui ont des responsabilités vis-à-vis de l’Etat, vis-à-vis des salariés, tout en respectant un certain nombre de normes environnementales, d’hygiène…tout le monde y gagnera.

Le secteur n’est pas organisé et on assiste à des querelles entre les populations, surtout les conflits avec les pays voisins. Que va faire l’Etat ?

Le problème qu’il y a eu à la frontière guinéenne était moins dû à la pratique de l’orpaillage qu’à un problème de territorialité. Les Guinéens croyaient que cette partie appartenait à la Guinée, alors que c’est un placer qui était sur le territoire malien. Le problème était beaucoup plus lié au contrôle et à l’exploitation de ce placer où on avait trouvé des indices intéressants d’or. C’est vrai que cette question est importante, parce que la communauté des orpailleurs au Mali est diverse et variée. Vous ne trouverez pas que des Maliens. En majorité, on pense que ce sont des étrangers ou d’autres pays qui viennent pratiquer l’orpaillage au Mali avec des méthodes que nous ne connaissions pas jusqu’à récemment. Ce n’est plus l’orpaillage traditionnel au sens propre du terme, car avant, on utilisait des instruments ou des équipements rudimentaires très simples. Aujourd’hui, on utilise des instruments très sophistiqués avec des pelleteuses, des broyeurs...et même certains produits chimiques. Tout cela est importé ! On ne connaissait pas ça au Mali. La question des autres pays voisins est très importante à régler. Nous sommes en train de travailler sur cela en coordination avec les autres pays voisins, avec d’autres ministres des Mines de la sous-région pour que l’on trouve une solution sous-régionale à ce problème spécifique. L’Uemoa est en train de mettre en place une initiative dans ce sens et nous allons nous rencontrer dans quelques mois pour pouvoir prendre des orientations.

Au Mali, on sait qu’il y a un arrêté interministériel pour réglementer les périodes de fermeture et d’ouverture des sites d’orpaillage. Est-ce qu’il est en vigueur actuellement ?

La question de la fermeture des placers est une question très importante. Jusqu’à l’année dernière, il n’y avait pas de fermeture. L’activité était pratiquée toute l’année, mais maintenant, nous avons constaté ces 4 dernières années qu’il y a beaucoup d’accidents pendant la saison des pluies parce que les gens creusent partout et n’importe comment. Avec l’arrivée de la saison des pluies, il y a beaucoup d’éboulements avec beaucoup de morts que nous avons enregistrés ces dernières années. Nous avons souhaité que, pour éviter ce type de tragédie, l’activité puisse s’arrêter pendant l’hivernage. Mais aussi pour donner l’opportunité au gouvernement ou à la collectivité peut-être de réhabiliter les sites qui ont fait l’objet d’extraction artisanale avec des trous partout. Cela, pour que ces sites puissent être utilisés par d’autres personnes pour pratiquer l’agriculture ou favoriser la transhumance du bétail. Il ne faut que le bétail tombe dans les trous. C’est ça l’idée. Il y a eu un arrêté interministériel qui a été pris pour interdire la pratique de l’orpaillage pendant la saison des pluies. Cet arrêté fixe la fermeture de fin mai jusqu’en début octobre, normalement. L’année dernière, c’était la première fois que l’on mettait cet arrêté en application. On a constaté que 70 à 90% des orpailleurs avaient évacué les sites pour se rendre dans leurs villes ou villages respectifs afin de s’adonner à d’autres activités qui sont importantes pendant cette période, notamment l’agriculture qui est aussi importante pour notre économie nationale. Mais on ne peut pas dire que ça a été suivi entièrement partout. Il y a eu des zones de résistance comme Kobada dans la zone de Kangaba. Comme c’était la première fois, nous ferons mieux cette année, l’objectif étant qu’à terme, ça soit une pratique constante et suivie à la lettre.

C’est quoi la nouvelle ère minière ?

La nouvelle ère minière, c’est une nouvelle vision du président de la République, El Hadj Ibrahim Boubacar Keïta. Elle est simple. L’idée, c’est de quitter la vision qui était la nôtre, en tout cas de l’Etat malien et qui reposait simplement sur un objectif fiscal. On allait vers l’exploitation minière pour générer des revenus pour alimenter nos comptes publics. Je vous ai dit, ça sert à payer les salaires, les charges de l’Etat… Aujourd’hui, le président IBK nous demande d’aller plus loin, tout en ne négligeant pas l’aspect lié à la fiscalité. Il faut y ajouter un aspect aussi important qu’est le développement socio-économique durable. Donc, on veut aller vers une exploitation minière qui puisse améliorer la qualité de vie des populations qui sont dans les zones minières et qui se plaignent souvent. Et aussi vers une exploitation qui puisse se traduire en investissements importants pour le développement économique de notre pays. Des investissements à capital humain. C’est pour cela que le président IBK insiste sur cette idée d’avoir une Ecole des mines au Mali et on est en train d’y travailler. Des investissements en termes d’infrastructures routières ou ferroviaires. Nous sommes en train de discuter de la réhabilitation du chemin de fer Bamako-Dakar. Cette réhabilitation va se faire à travers l’exploitation d’une mine de fer à Tienfala, par exemple. Nous parlons aussi de la construction du chemin de fer Bamako-Conakry en passant par Kankan. Ça aussi, c’est lié à une exploitation de fer. Il faut que l’exploitation minière se traduise par des investissements en termes d’infrastructures. Il faut qu’on voie l’exploitation minière comme une possibilité de réaliser une certaine indépendance énergétique au Mali. Il y a du gaz dans notre pays, par exemple. Il ne faut pas qu’on l’exploite en ayant seulement l’aspect fiscalité en tête. Il faut qu’il soit exploité pour pouvoir contribuer à la production qui sera la moins chère possible et qui pourra alimenter tout le territoire. C’est ça la nouvelle ère minière. Nous sommes en train de mettre cela en œuvre.

Vous avez des mots pour conclure cet entretien ?

D’abord, je vous remercie pour m’avoir donné cette opportunité de m’adresser à vos lecteurs, de parler du secteur minier malien. Nous avons un sol qui est riche en minerais. L’or est le plus connu jusqu’à présent, mais je veux que vos lecteurs comprennent qu’au-delà de l’or, le Mali a beaucoup d’autres ressources minières comme le pétrole que l’on a au Nord. Mais en plus, on a de la bauxite, le manganèse, le phosphate, l’uranium… Aujourd’hui, nous sommes en train d’aller vers l’exploitation de ces autres minerais, car il ne faut pas qu’on soit uniquement dépendant de l’or. Il est important que vos lecteurs sachent aussi ce qu’on est en train d’essayer de faire, afin que l’exploitation de nos minerais puisse, en premier, bénéficier au Mali. Je vous remercie.

Kassim TRAORE

Source: Le Reporter

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